regarde ton escargot

Ce point enroulé en spirale en chacun de nous où ce qui fait notre grande force, notre grande qualité est également notre grand défaut. Ce point nous sommes incapables de nous en saisir et nous ne savons pas le comprendre parce qu’en même temps que nous le protégeons, nous le dénigrons.

Ceux qui nous aiment le regardent moins confusément que nous mais ne savent pas nous en parler puisque c’est par là, par ce tourbillon où se frotte notre positif et notre négatif qu’ils ont été attiré et aspiré.

La faille de la représentation

Il y eut une brève période durant laquelle il fut parfois possible d’apercevoir une faille réelle sur les scènes de théâtre.
Cette « ouverture » de la taille d’un corps durait peu et n’était visible que depuis le public. Certains prétendaient qu’elle n’apparaissait que dans les moments d’acmé (lorsque « enfin, le sensible se partage ! »).
Pendant quelque temps cette « brèche » ne fut que curiosités, qu’étonnements.
Puis lorsqu’une personne s’y engouffra et révéla qu’elle aboutissait au Ministère de la Culture (précisément dans le bureau du chef de cabinet), il se développa une mode inédite : une course vers la scène et vers la faille.
Beaucoup d’artistes qui ne parvenaient pas/plus à obtenir de rendez-vous avec le ministère se rendaient au spectacle de leurs collègues dans l’espoir de voir apparaître la faille afin de s’y précipiter. Au bord de celle-ci il y eut progressivement bousculades, empoignades au mépris de la représentation, jusqu’à…

regardant les rêves

Ce n’est pas sans raison que ces rêves d’antan reviennent aujourd’hui. Aucun rêve, si absurde soit-il, ne se perd dans l’univers. Il y a en lui une faim de réalité, une aspiration qui engage la réalité, qui grandit et devient une reconnaissance de dette demandant à être payée. Nous avons depuis longtemps abandonné nos rêves de forteresse, et voici que, après tant d’années, il se trouve quelqu’un pour y revenir, un homme à l’âme naïve et fidèle qui les a tout naturellement pris au pied de la lettre. Je l’ai vu, je lui ai parlé. Il avait les yeux incroyablement bleus, des yeux qui n’étaient pas faits pour voir, mais pour s’épuiser dans le rêve. Il m’a raconté qu’en arrivant dans cette région, dans ce pays anonyme n’appartenant à personne, il avait tout de suite senti l’odeur de l’aventure et de la poésie, il avait vu dans le ciel le contour, le fantôme, du mythe flottant au-dessus du pays.

Bruno Schulz, La république des rêves, trad. Thérèse Douchy